La robe rouge
Quand j'étais jeune, j'essayais de m'intégrer. J'étais prête à tout pour me faire des amis. Et j'ai rencontré un petit groupe de filles. Elles avaient l'air gentilles et aussi intelligentes qu'on pouvait l'être à leur age. Dans notre petite bourgade, il était facile d'être catalogué de quelque chose. La nouvelle s'étendait à tous les habitants en quelque jours et il était impossible de faire marche arrière. Ce groupe de filles étaient très appréciées, et moi qui étais nouvelle dans cette petite ville, je voulais faire partit des leur. Il me semblait que tout serait plus simple ensuite. Mais pour pouvoir être vu avec elle, il fallait montrer qu'on était forte. Et pour cela, il fallait passer une épreuve.Cette épreuve consistait à insulter et critiquer ouvertement et à haute voix une fille marginalisée. Dire que nous n'avions que douze. Quand elles me montrèrent de "quoi" il s'agissait, car elles refusaient de la considérer comme une personne tant elle était immonde à leur yeux, je ne parvins pas à voir ce qu'elle avait de bizarre. Elle portait une jolie robe rouge, très féminine, le tissu était léger et volait autour d'elle. On aurait dit un nuage de milliers de pétales de roses. Je n'oublierais jamais cette vision. Après quelques minutes de conversation je pus leur soudoyer le prénom de la victime : Lily. Simple, doux et harmonieux. Il lui allait très bien. Il resta imprimer dans mon esprit.
Mes nouvelles amies me donnèrent une date pour passer l'épreuve et elles m'expliquèrent certaine choses. Cette jeune fille était toujours habillée en rouge. "C'est une couleur trop voyante pour une gamine de douze", disaient-elle. Aussi, un peu partout en ville, la plupart des gens la prenait pour une prostituée. Elle vivait à l'orphelinat et personne ne faisait vraiment attention à elle. Moi, j'avais envie de la connaître mais aussi très peur d'être traitée de la même manière. Alors je ne cherchais pas plus loin. Je ne pensais pas que des petites brimades de ce genre pourraient avoir un grand effet. Qui irait faire attention aux dires de pré-adolescentes en manque certain de défouloir pour leur cruauté humaine ?
On me conduisit sous la fenêtre de sa chambre. Elle était là, le visage tourné vers le ciel contemplant un vole d'hirondelles. Ses cheveux aubern étaient défait et tombaient avec une élégance désinvolte sur ses épaules. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait à chaques respirations.
- Allez, à toi de jouer, me brusqua une des filles.
Je me demandais un instant pourquoi je faisais ça. Et si quelqu'un nous entendait ? Et si on se faisait courser pour tapage nocturne ? Mais je me rappelais qu'il n'était que 7h30 du soir. Je pris alors une grande inspiration et hurlais aussi fort que je le pouvais :
- Y a combien d'hommes dans ton lit ?
Elle baissa la tête vers nous et ses yeux vert, après s'être baladés un peu partout se fixèrent sur moi. Je me sentis gênée. Jamais je n'aurais dû faire ça. Quelques unes de ses mèches tombèrent sur son visage, lui donnant une expression fantomatique. Je cru voir un instant des larmes commencer à perler aux coins de ses yeux et un regard à la fois suppliant et dégoûter. Avec toute l'indifférence qu'elle pouvait déployer, elle jeta un derniers regards à mes nouvelles amies qui n'en revenaient de la puissance que j'avais mis à hurler ces mots. Elle recula de quelques pas et ferma de ses main délicate, la fenêtre avec beaucoup de grâce. Si mes amies n'avaient rien remarqué, moi j'avais vu qu'elle cherchait à nous humilier et à nous faire comprendre la platitude de notre geste. Elle semblait dire : " Ce n'est que par jalousie à mon égard que vous faite cela. Parce que suis plus belle et plus élégante que vous alors que je n'ai, contrairement à vous, aucune famille sur qui me reposer." Quelque part elle avait raison.
- Vite, filons, la mère Pouiller arrive avec un ballet.
Nous partîmes à toute jambes. Je jetais un dernier regard à la fenêtre de cette magnifique jeune fille et j'étais persuadées d'avoir vu une ombre nous épier depuis cet endroit.
Des jours plus tard, j'étais complètement intégrer à la communauté et j'avais droit à toutes les bonnes faveurs des adultes. Mais malgré mon but atteint, je sentais qu'il manquait quelque chose. De la vie. Un peu de moi. Mon identité retenue. Je m'obligeais à me coiffer, à me maquiller légèrement, je demandais à ma mère son parfum bon marché. Je m'interdisais d'emporter devant mes amies, un livre, ou de quoi écrire et dessiner. Je n'étais plus moi. Je me sentais devenir peu à peu une étrangère. C'était comme s'il y avait une inconnue qui se développait en moi et chassait ce que j'avais pu être dans un passé qui me paraissait lointain. Et j'avais également conscience de la puérilité de mon geste.
Et une fois chez moi, je défaisais avec violence ma coiffure, j'arrachais serre-tête et barrettes, je me jetais dans l'eau glacial et me frottais jusqu'à la brûlure, comme si cela pouvait me permettre d'effacer les traces d'une journée endurante et passablement banale. Et en sortant, j'enfilais avec rage ma chemise de nuit bleu marine, et montais faire mes devoirs dans ma chambre jusqu'à l'heure du dîner. Puis je finissais au lit, un livre à la main, le dévorant.
Les nuits d'été, il m'arrivait parfois, sans que j'en ai vraiment conscience, de me poster à la fenêtre de ma chambre. Je m'asseyais sur le rebord, mes cheveux blonds emmêlés comme de la paille, et mon livre ouvert sur mes genoux. L'éternel livre qui avait toujours été un ami fidèle et que je ne cessais de trahir. Oui, je ne faisais attention à rien dans ses moments là.
Excepté un soir, où un mouvement dans le champ sur lequel donnait ma fenêtre me tira de ma rêverie. J'eut un instant peur qu'il ne s'agisse d'une de mes amies, auquel cas, je devais me dépêcher de trouver une excuse. Mais je fus soulagée en voyant le vêtement rouge. Lily était accroupie sur le sol, jouant avec quelque chose de petit. Elle tendit ses bras en avant et ramena à elle ce qu'elle observait. Il s'agissait d'un chaton, un chaton crème taché de la même couleur que ses cheveux. Il y avait une étrange expression de sérénité sur son visage et je me perdis dans la contemplation de son être. Elle était si fine, si menue. J'avais peine à croire que ses bras fragiles puissent tenir un animal, et je m'étonnais que ses chevilles ne se cassassent pas sous son poids. Et puis, elle releva la tête, d'abord une expression de défit sur le visage, puis, de surprise qui s'adoucit pour laisser naître un pâle sourire. C'est alors que je m'aperçu de mon état. Mes horribles cheveux aussi rêches que l'herbe sèche, mon bouquin plus que volumineux à la main, mes habituelles cernes dû à des longues nuits de lecture, et puis, en fond sonore, une valse. Tout ça tranchait terriblement avec mon image actuelle.
Choquée, je jetais vivement le volume par terre, qui tomba dans un bruit sourd, je ferma les rideaux(la chaleur étant intenable, il me fallait laisser la fenêtre ouverte) et éteignis la musique, qui s'arrêta dans un grésillement. Je fondis sur mon lit, et me faufila sous la couverture, bien décidée à ne jamais en ressortir. Je venais de faire la plus monumental gaffe de toute l'histoire. Personne ne pourrais jamais me surpasser maintenant. J'avais battu un record. Et le pire, c'est que je savais ce qui allait m'arriver. Vu ce que j'avais osé lui dire, il ne faisait aucun doute qu'elle se vengerait. C'en était finit de mon rêve de vivre en paix, sans avoir à me fatiguer à tenir bon face aux brimades.
Je sentis alors quelque chose se poser à côté de moi. Un mains blanche passa sous la couette, la soulevant d'un coup. Je n'osais pas me retourner, j'avais trop peur de ce que j'allais voir. Mais la voix douce me fit vite changer d'avis.
- Tu es beaucoup plus belle comme ça. Cette atmosphère te convient mieux.
Je me tournais pour la voir. La proximité de cette ange me donnait envie de fuir. Et en même temps, j'étais terriblement attirée vers elle. J'avais envie de passer mes bras autour de sa taille, de vérifier qu'elle était bien réelle. Je n'en fis rien. Je restais là, comme une idiote à l'admirer dans un silence forcené. Elle se pencha vers moi, son odeur me submergea. Ses longs cheveux sentaient la camomille et sa peau la pêche. Elle se pencha d'avantage, passant par dessus moi qui ne savais plus où me mettre, pour aller chercher ce qu'il y avait de poser sur ma table de chevet. Elle ne sembla pas remarquer ma gène quand elle se remit droite.
- Daudet.
Elle le feuilleta, très vite. S'attardant sur les illustrations que je m'étais amuser à faire sur les pages blanches.
- C'est bien dessiné. J'aime beaucoup.
Sa voix était un murmure. Mais je tenais à ne rien perdre de ses paroles. Elle aurait pu raconter n'importe quoi, je l'aurais écouter sans fuir, sans en avoir marre, sans ressentir la moindre lassitude. L'exact opposé de ce que je ressentais avec mes amies.
L'étrangeté de la scène me frappa alors. L'orpheline était avec moi, dans ma chambre à une heure plus ou moins avancée, sans y avoir été invitée. Mais le pire, c'était que mon angoisse qu'on me découvre telle que je suis revenait. Maintenant, je ne la percevais plus comme un ange, mais comme un possible démon au visage angélique. Je ne savais pas quoi en penser. Je voulais qu'elle parte, et qu'elle reste ici pour toujours. Je voulais ne l'avoir jamais rencontrer, et me maudissais d'oser penser me priver d'une telle merveille. Tant d'impressions et de sentiments ambiguës qui s'infiltraient en moi, eurent vite fait de me faire oublier le temps qui passe. Il fut bientôt 11h30 du soir. Mes parents étaient déjà couchés.
- Tu devrais peut-être rentrer, remarquais-je.
Pour toute réponse, elle se faufila entre les draps. Comme ragaillardit par cette brusque proximité et partage d'intimité, nous commençâmes une longue discussion sans gène. Puis je m'endormis.
Le lendemain, le réveil sonna. Je l'éteignis d'un coup de poing. J'avais fait un si beau rêve. Oui, après tout, ce ne pouvais être que ça, il n'y avais personne à côté de moi. La place était froide. Je marquais néanmoins que mon livre n'était pas à sa place. Peu importe. J'étais prête pour reprendre ma vie mensongère.
Je m'habillais très vite, robe violette, chaussette blanche, sandale en cuire vernis noire. Je passais vite à la salle de bains aussi. Du moins, c'est ce que j'aurais voulu, mais ma tignasse était tellement dure à démêler que je dû y rester beaucoup plus longtemps que prévu. Une fois finit, je tressais mes cheveux en une longues natte attachée avec un ruban rose.
Je descendis à la cuisine, mangeais et partis pour l'école sans rien d'autre en tête que mon rôle à tenir. En chemin, je la croisais, Lily, tache rouge au milieu d'un décor grisâtre. Elle me souris doucement, mais je baissais vivement la tête et continuais mon chemin. Ca ne changeais pas de mon attitude habituelle. Depuis ce jour où je l'ai insulté à sa fenêtre, j'étais incapable de la regarder en face en la croisant dans la rue. Et je n'allais pas changer pour un stupide, mais Ô combien magnifique rêve.
La journée se passa comment prévu : morne, ennuyeuse, en d'autre mots : mortel. Mais tout au long j'eus l'impression de croiser plus souvent qu'à l'accoutumée Lily, et mes amies n'étaient pas en reste pour me le faire remarquer. Elles ne perdaient aucune occasions de la brimer, et réclamaient mon soutient que je ne leur offrais que partiellement : un hochement de tête évasif, un haussement d'épaule ambiguë, et multitudes d'autre signes qui pouvaient être positifs pour les deux camps. Je ne prenais pas partie, mais j'étais suffisamment douée pour que personne ne le remarque. Cette situation me gênait plus qu'autre chose. En agissant de la sorte, je trahissais mes deux parties : celle qui voulait s'intégrer, et celle qui revendiquait son droit d'expression. Et depuis le matin, cette dernière prenait de plus en plus d'ampleur.
Le même rituel se déroula à la fin des cours : sourire de façade, geste de la main, gracieux pour certaine, exagéré pour d'autre et le "A demain". Je détestais ses deux mots. A demain. Demain, tout recommencera. Demain, je serais de nouveau prisonnière de la société. Demain…Demain…j'aurais voulu qu'il n'arrive jamais, que le temps s'arrête quelques instants pour que je puisse respirer en toute liberté. Mais c'était impossible. Et ce n'est pas arrivé. Mes pas me guidèrent d'eux-mêmes vers ma maison. Je ne regardais pas les gens que je croisais, je répondais machinalement à leur bonjour et soupirais à chaque coin de rue. Jusqu'à ce que j'entende derrière moi, des talons frapper le sol certes, avec légèreté mais aussi avec une cadence accéléré. Quelqu'un courait. Une femme courait. Inhabituelle.
Un courant d'air flamboyant passa à côté de moi et se posta en face de ma personne. Le bas de la robe suffit à ma ramener à moi. Lily était là. Debout, droite, malgré son souffle court. Ses cheveux étaient un peu emmêlés par sa course et elle me dévisageait de manière sévère. Lorsqu'elle ouvrit la bouche, je cru que c'était pour hurler au désespoir. Mais ce ne fut rien de tel.
- Pourquoi refuses-tu de te révéler telle que tu es ? demanda-t-elle calmement.
- Ca ne m'apporterais rien de bon.
Son visage se déforma, il prit une expression sarcastique et complètement démoniaque.
- Oui, car à traîner avec elles, tu deviens une personne respectable et aimable.
Elle marquait un point. Je n'avais rien à répliquer, et même si j'avais pu, j'étais trop las pour le faire. Je soupirais et continuais mon chemin. Elle eut vite fait de me rattraper et de me prendre par le poignet afin de m'arrêter. Je n'avais pas envie de me confronter à elle. Je voulais que ça cesse. Je savais qu'en la repoussant je la blessais, mais c'était plus fort que moi : j'étais égoïste.
- Tu ne te sens donc pas étouffée ? Tu n'as pas l'impression d'être une étrangère ? Tu peux être toi, tu peux te sortir de ce cercle.
Ses yeux brillaient un peu trop à mon goût. Je détournais le regard. Nous n'avions passé qu'une soirée ensemble, mais j'avais déjà l'impression de détruire un amitié profonde et qui m'étais plus précieuse que n'importe quoi. Je savais très bien que ce n'était pas le cas. Ce rapprochement soudain, ce n'était pas moi qui l'avais provoqué, c'était elle. Elle aurait très bien pu ne pas monter dans ma chambre, et me laisser tranquille. Je n'aurais rien fait pour aller la voir. J'aurais continuer à la regarder en silence. Même si j'avais appréciée cette soirée en sa compagnie, elle n'était pas de mon fait. Elle l'avait voulu elle, et elle avait fait une erreur de jugement. Elle avait sans doute pensé qu'en se montrant à moi comme une alliée, j'allais abandonner mon masque. Elle m'avait cru plus courageuse que je ne l'étais en vérité.
Je me dégageais vivement.
- Si je sors de ce cercle, je vais tomber dans un autre plus vicieux encore.
Ma voix s'était faite sans appel. Même si ses arguments étaient bons, ils ne suffiraient jamais à me convaincre. Peut-on changer du jour au lendemain ? Même si le processus était enclenché en moi, pour l'heure, aucune réactions révolutionnaire n'était à prévoir.
Je levais les yeux vers elle. Elle semblait déçue et déconcertée. Mais quoi de plus normal. Quand vous avez quelqu'un en face de vous d'obtus que vous essayez d'aider, quels serait vos sentiments envers cette personne en voyant que tous vos effort seront vain ? Je comprenais parfaitement sa réaction puisque je savais que j'aurais eut la même si les rôles avaient été inversés. Aussi, je ne cherchais pas plus loin. Je soupirais d'agacement, la contourna pour la énième fois et traversa la route. Quelque mètre plus loin, je me retournais pour voir ce qu'elle faisait. Rien. Elle était toujours à la même place et attendait le vide, le néant. Elle n'avait même pas prit la peine de se tourner pour le voir partir. Mais je su à ses tremblements qu'elle pleurait. Cette pensée lacéra en un instant mon esprit et je commençais à me maudire des horreurs que j'avais pu dire. Même si elles étaient cachées dans mes propos, je n'en avais pas pensé moins, et Lily l'avait sentit.
Furieuse contre nous deux, je continuais mon chemin sans faire attention à ceux que je croisais. Peu m'importait ce qu'il pouvaient dire, la colère l'emportait sur tout le reste. Et bas de la rue, j'entendis que l'on m'appelait. Une vague d'espoir et d'angoisse me submergea. Etait-ce elle ? Aujourd'hui je me trouve idiote d'avoir eut un tel espoir. Non, ce n'était pas elle, mais je ne sais pas ce que j'aurais préféré.
- Alors, tu nous ignores ? rigola une de mes "amies" suivit de très près par les autres.
Pourquoi faut-il toujours qu'elle soient là quand ça ne va pas ? Cette question revenait toujours dans mes interrogations internes. Cette journée était décidément bien fatigante. J'avais l'impression d'avoir le cerveau en bouillit, mes pensées se liquéfiaient avant d'atteindre le centre de mon cortex cérébral. Je savais que je ne pouvais plus aligner trois mots sans bafouiller ou sans soupirer. Et avant même de m'en rendre compte, je suis passé à côté d'elles, les ignorant totalement.
Mais je n'avais pas prévu ce genre de réaction de leur part, à vrai dire, je n'avais jamais fait attention à elles, ni à leur capacité d'observation. Au lieu de me courir après pour chercher ce qui n'allait pas, Eliza, la "chef" de ce groupe, prit la parole, me rappelant à l'ordre. Sa voix était froide et presque arrogante. Pour moi, elle n'était qu'une future pin-up comme les autres, mièvre et rêveuse, mais pas assez téméraire pour aller jusqu'au bout de ses envies.
- Alors c'est ça ? demanda-t-elle sans me jeter un regard. Tu t'en vas comme tu es venue ? Tu crois peut-être être suffisamment intéressante ou intelligente ou utile pour que l'on ferme les yeux sur toutes tes sautes d'humeurs ? Je te trouve vraiment gonflée. Tu nous utilises juste pour pouvoir être bien vue. Moi qui croyais que tu voulais vraiment changer et devenir quelqu'un qui pourrait avoir un certain avenir…mais dès que tu vois cette garce, tu ne fais même plus attention à notre présence.
Elle s'arrêta et daigna enfin me regarder en face. Ses yeux lançaient des morceau de glace qui me firent reculé de quelques pas. Les filles à côté d'elle arboraient des sourires sarcastiques, des sourires amusés ou des grimaces dégoûtées. Et je ne pouvais pas leur en vouloir car elle avait raison. Oui, je voulais trouver une place dans la société et pour ça j'ai joué une comédie qui ne me ressemblait en aucun point. Avais-je trop exagérée ? Pour l'heure, la seule chose à laquelle je pensais c'était que j'étais en train de tout perdre. Mes efforts n'avaient, au final servit à rien puisque j'avais laissé une énorme faille dans mes projet : oui, j'avais négliger leur capacité d'observation. Et cette erreur monumental me retombait dessus. On ne récolte que ce que l'on sème, non ?
- Compte sur nous pour te rendre la vie impossible.
L'une d'elle arracha violemment mon sac et le jeta dans le caniveau. Les livres s'éparpillèrent, les feuilles volèrent, mes crayons roulèrent dans la plaque d'égout et tombèrent dans les ombres putrides. Contente de leur méfait, elles tournèrent les talons et s'en allèrent non sans oublier quelques ricanement incongrus. Je les entendais encore lorsqu'une voix cristalline et froide résonna au dessus de moi. Accroupie pour ramasser mes affaires, je me fichais des gens qui me regardaient. Et je ne l'avais pas vu s'approcher.
- Alors, qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ?
Malgré tous ses efforts pour rendre son ton indifférent et impétueux, je décelais une pointe d'espoir. Un espoir bien mal venu et qui décuplait ma colère. Je me levais brusquement et passa devant elle sans lui accorder le moindre regard. Je rentrais chez moi, énervée, agacée. Des larmes de rage perlaient au coin de mes yeux et j'ouvris la porte d'entrée, l'arrachant presque de ses gonds.
- Ma chérie, que t'arrive-t-il ? questionna ma mère, inquiète de mon brusque accès de colère.
J'ai toujours été douée pour inventer des histoires. Mes mensonges sont toujours bien ficelés et il est souvent impossible de trouver une incohérence dedans. Je prétextais des maltraitances à l'école par mes camarades, un mal-être grandissant. Ma mère trouva alors là-dedans une explication pour ma façon d'être à l'école, diamétralement opposé à ce que je suis à la maison. Si ça lui faisait de croire ça, c'était un bonus à mon mensonge.
Au final, la décision fut celle que j'espérais : le déménagement. A mon grand soulagement, mes parents prétextèrent une maladie pour me permettre de ne pas aller à l'école. Je refusais de sortir de la maison, et le jour du déménagement, j'étais ravis que l'on ai pas besoin de traverser le bourg pour se rendre à la ville. Néanmoins, je cru apercevoir une tache rouge vaporeuse entre les arbres. Mais je n'en fut jamais sur.
Arriver en ville, je continuais mon manège. C'était bien moins flagrant, mais je n'arrivais pas à être moi devant les autres. Peut-être la force de l'habitude. Je me faisais des relations auquel je mettais fin quand bon me semblait. Je n'avais aucune attache particulière, rien de bien à moi en dehors de l'appartement où je vivais désormais.
Et puis, à l'entrée au lycée, je reçu une lettre. Un bout de papier qui changea à jamais ma vie et ma façon d'être, mon environnement. L'enveloppe était officiel. Dedans, il y avait deux lettres bien distinctes : une d'un papier blanc éclatant, l'autre avait vieillit on aurait dit une vieille page d'un livre quelconque. Cette première lettre fut un véritable choc pour moi. En voyant le cachet de l'enveloppe, celui de mon ancienne bourgade, une foule de souvenirs m'était revenue. Les mots tracés à la machine à écrire étaient sans âme et étouffants, mais surtout, crus. Seules deux phrases me parurent importantes :
" Nous tenons à vous informer que mademoiselle Lily … est décédée le 24 août de cette année. Dans le désir de respecter ses dernières volontés, nous vous envoyons ses dernières pensées à votre égard. "
J'avais cru m'effondrer. Lily ? Morte ? Ses deux mots n'allaient pas du tout ensemble. Lily ne pouvait pas mourir, elle était éternelle. Je l'avais toujours vu comme un être intouchable. Nos critiques, nos insultes coulaient toujours sur elle. Mais par la suite, j'appris que c'était ces même brimades qui l'avaient assassinée.
La deuxième lettre ne comportait que quelques mots de sa part :
" J'ai été déçue mais je t'en veux pas Mélanie."
Cette simple phrase suffit à me soulager d'un poids immense. Aujourd'hui, comme si l'esprit de Lily m'habitait, je suis presque toujours vêtu de rouge, j'ai même trouver une robe très semblable aux siennes. Mes cheveux sont très longs, et lâchés. Avec le temps, ils sont devenus plus fins et disciplinés, et ils volent autour de moi, me conférant le même aspect évanescent qu'elle avait. Ce n'est peut-être qu'une façon de la faire vivre encore un peu, ou bien ma manière de m'excuser auprès d'elle, mais je suis heureuse de ce changement : je ne me suis jamais sentit aussi vivante.


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